Un article de Robert Castellana, publié par touslesfruits.com - 24/07/2007
 
Les sites de production de cédrats rituels en Méditerranée occidentale

Page 1 - Extraits de Culture, Introduction et Diffusion de Plantes à Usages Rituels en Méditerranée Occidentale (version complète de l'article sur gardenbreizh.org)


par Robert CASTELLANA, ethnologue (CRP)


Actes des quatrièmes Journées universitaires corses de Nice, 7-9 novembre 1998 [organisés par le] Centre d'études corses de Nice (CECN). - Nice : Université de Nice, 2000 (06-Nice : Impr. Faculté des lettres). - 176 p., ill. ; 29 cm. Textes des communications en français et en corse. - Notes bibliogr. - DL 01-14093 (D1). - 944.99. - ISBN 2-9508315-2-4. pp. 115-127.



Sommaire

Page 1 - Les sites de production de cédrats rituels en Méditerranée
Page 2 - Conclusion et liens


Les sites de production de cédrats rituels en Méditerranée occidentale


Les principales caractéristiques botaniques du cédrat

vignette de Figure 14 - Citrus medica, Cedrat


Figure 14 - Citrus cedra
Le cédratier, Citrus cedra, est étroitement lié à l'histoire des agrumes (il est le seul connu du monde antique), et à celle des juifs qui semblent l'avoir diffusé en Méditerranée orientale à des fins essentiellement rituelles et médicinales. Il s'agissait d'ailleurs d'un produit précieux et onéreux.
Le cédrat est toutefois comestible, et souvent consommé, mais une peau épaisse occupe presque tout le cœur du fruit et le rend peu attrayant. On s'en sert surtout en confiserie et en parfumerie. Les fleurs, blanches à l’intérieur et teintées de rouge dehors, sont très aromatiques. Le cédratier viendrait de Perse. L'époque de son introduction est controversée, mais il est répandu au Moyen-Orient aux débuts de notre ère. Ses fruits sont similaires à ceux du citronnier mais ils peuvent atteindre, selon les variétés, un poids de 15 kilos.
Le monde antique connaissait déjà plusieurs espèces. La plus petite passait pour la souche israélienne. Il existait aussi une variété grosse, importée du Yémen, ainsi qu'une variété douce et une variété amère1.

Les critères de pureté rituelle du cédrat2

Le cédrat, en hébreu etrog, est la seule plante du bouquet rituel dont les critères botaniques sont explicitement définis par sa mention biblique, comme symbole de perfection et de beauté ("un fruit de toute beauté"). Le fruit doit donc conserver intacte son intégrité et répondre à des critères d'ordre esthétique. Rien ne doit, en premier lieu, porter atteinte à l'intégrité du fruit et des différents éléments qui le composent, tous susceptibles d'altérations diverses, essentiellement causées par les insectes et les maladies. L'examen d'un fruit, pour décider de sa qualité rituelle, constitue ainsi une intéressante grille d'observation botanique.
Les altérations principales touchent tout d'abord l'écorce. La présence de taches n'est pas grave s'il s'agit de taches brunes, provoquées par les manipulations, ou de taches et traces de cicatrices blanches (on compare à un linge blanc). Les cicatrisations de trop grande ampleur font par contre baisser considérablement sa valeur.

Les trous éventuels, causés par les épines ou les insectes, ne doivent pas laisser voir la chair ni communiquer avec l'intérieur du fruit (en cas de doute introduire un fil un peu rigide et voir s'il est humide).
La présence de points noirs sur le cédrat le rend de même impropre à un usage rituel, dès lors qu'il y en a plus de 3, et que leur répartition concerne une surface supérieure à la moitié du fruit. On ne tient pas compte par contre des points noirs sur une tache, et des traces de brûlures dues à l'emploi d'insecticide (elles doivent disparaître en les grattant légèrement). Les excroissances, fréquentes dans les cédrats, sont aussi acceptées.
En ce qui concerne la "rose" ou le pitoum, leur présence est diversement appréciée. La présence de la "rose" fut longtemps considérée comme une marque de qualité, avant de passer pour un indice d'abâtardissement, par croisement avec le citronnier.
L'absence du pitoum n'est pas importante, s'il reste la trace de sa présence (pitoum desséché en cours de croissance, ou atrophié mais pas arraché ou coupé). Il ne doit en aucun cas être altéré ou taché. Le pédoncule peut lui aussi être absent s'il a laissé sa trace, par exemple s'il s'est desséché sur l'arbre. Mais il ne doit pas avoir été cassé.
vignette de Figure 15 - Grille morphologique


Figure 15 - Grille morphologique
La couleur et l'aspect du fruit constituent d'autres critères plus subjectifs, où le sentiment esthétique entre en jeu. Les fruits qui répondent à ces qualités idéales sont extrêmement rares, et leur acquisition fort onéreuse. L'écorce doit être grumeleuse plutôt que lisse. Sa couleur se tient entre le vert poireau et le jaune citron. Vert pâle ou jaune cireux sont exclus, de même que brunâtre ou vert noir. On peut éventuellement faire jaunir les fruits trop verts dans un panier avec des pommes.
La forme idéale du fruit repose avant tout sur l'équilibre harmonieux et proportionné de ses trois parties. C'est avant tout la qualité de l'extrémité, où se trouvent la "rose" et le pitoum, qui donne sa valeur au fruit. Les deux extrémités sont de préférence coniques, l'extrémité supérieure n'étant pas trop large, le corps est bien marqué, cylindrique, ni rond, ni carré, et éventuellement légèrement concave. La présence de nervures latérales n'est pas obligatoire mais elle est aussi appréciée. Quant à la forme d'ensemble, particulièrement sujette à variations en ce qui concerne les cédrats, la symétrie est privilégiée, les deux extrémités devant être alignées sur un même axe qui peut être un axe courbe mais pas trop accentué (moins de 90°).

Les sites de culture

La précision de cette botanique rituelle, en matière de cédrat notamment, participe d'un faisceau de présomptions qui ont mené plusieurs historiens à attribuer aux Juifs l'introduction des agrumes en Italie aux débuts de l'ère chrétienne si ce n'est auparavant3. La tradition juive situe effectivement aux débuts de notre ère, lors de la destruction du Temple, l'installation des Juifs en Italie du Sud. Mais elle fait remonter bien plus avant la présence du cédrat en Calabre4. Il faut en fait attendre le IV° siècle pour avoir des documents sur ces communautés, qui prospèrent dans ces régions jusqu'au XVI° siècle.

Le cadre général des terroirs producteurs de cédrats en Méditerranée occidentale semble en tout cas confirmer la présence quasi-systématique de communautés juives très anciennement implantées. On connaît bien par ailleurs le rôle joué par les Arabes dans la diversification des agrumes en Méditerranée occidentale dès les IX°-X° siècles avec l'occupation de la Sicile, et celle de l'Espagne et du Maroc. Ces régions concentrent les terroirs susceptibles cultivés en cédrats, en fait relativement rares et généralement disséminés sur les côtes les plus abritées. La délicatesse de la plante et le peu de débouchés commerciaux offerts par cette production se conjuguent pour expliquer cette rareté dans sa diffusion.

1. – La Calabre

La Calabre est le principal centre historique de cette culture. Dans la région de Cosenza on trouve même deux villes, Cetraro et Diamante, qui portent le nom du cédrat. Les communautés juives de ces régions étaient des plus prospères. Elles dépassèrent parfois en nombre la population chrétienne. On peut raisonnablement penser qu'elles sont responsables, sinon de l'origine du moins de la permanence de ces cultures.

2. - Agadir et Corfou

Il en va probablement de même dans les deux grands autres centres de la culture du cédrat rituel, situés aux confins de la Méditerranée occidentale, Agadir et Corfou, où la présence d'importantes communautés juives est aussi mentionnée.
L'île grecque de Corfou, voisine des côtes italiennes, était devenue au XIX° siècle le principal centre de la production du cédrat juif. Elle était le siège d'une communauté juive qui remontait au Moyen-Age, forte de quelques 5 000 personnes.
Quant à la région d'Agadir, située dans le Sud du Maroc, elle abritait elle aussi une importante communauté. Elle est demeurée de nos jours (avec Israël) le principal producteur mondial de cédrats, en direction notamment des communautés américaines.

3. - L'orangeraie azuréenne

En ce qui concerne la Corse et la Côte d'Azur, la production de cédrats à destination des communautés juives d'une partie de l'Europe a du jouer par son ancienneté un rôle précurseur, puisqu'on signale une production rituelle de cédrats dès le Moyen-Age dans la région de Bordighera/San-Remo. Elle subsiste encore au XIX° siècle dans le voisinage de Nice, à Villefranche/Mer5. Aujourd'hui, ces terroirs à cédrats, les seuls de la région avec la côte orientale de la Corse, ont généralement cédé le pas à des productions d'agrumes tout aussi fragiles, citrons ou clémentines.
La Côte d'Azur tire certainement aussi de l'agrumiculture son riche savoir-faire horticole. La maîtrise des techniques de la greffe permettait ainsi au début du siècle dernier, la mise en production d'une centaine de variétés d'agrumes et d'une grande richesse de sous-produits des plus divers. La tradition du fruit rituel semble aussi s'être acclimatée, dans la mesure où les orangeraies de la Côte d'Azur exportaient dans toute la chrétienté les oranges qui prenaient place sur la table de Noël, l'un des 13 desserts de la Provence, dont la diffusion dépassait largement le cadre régional. L'orange participait de plus, dans les régions traditionnelles de production d'agrumes, aux offices religieux du Nouvel An catholique, fichée sur une épée lors de la cérémonie de l'offerte. Elle faisait encore partie des confiseries qui ornaient les Rameaux du Dimanche des Palmes.

4. - La Corse

La culture du cédrat a connu une grande extension sur la côte orientale de la Corse. La plaine orientale de l'île offre en effet des conditions excellentes pour cette culture délicate, et la Corse conserve toujours quelques plantations de cédrats, reliquat pour l'essentiel des importantes exploitations destinées aux industries du parfum et de la confiserie au siècle dernier.
Elles faisaient aussi l’objet d’un important commerce de fruits rituels, réputés pour leur qualité, et dénommés vittima. Galetti rapporte ainsi, vers 1860, la venue d'un rabbin de Francfort pour vérifier si les arbres n'étaient pas greffés. Une petite production à destination des communautés religieuses juives américaines a subsisté jusqu'il y a une vingtaine d'années. La Corse est par contre la seule île de Méditerranée où l'on ne connaisse pas de peuplement juif avant le XIX° siècle, mais elle est voisine de la ville de Livourne dont la communauté était très importante, jouissant de privilèges inconnus dans le reste de l'Italie6.



Notes
1 ENC JUD, op. cit., s.v. etrog
2 Sources : les rabbins Wolff (Moré Tsédek de Nice) et Pinson (Beth Habbad Loubavitch de Nice), et Enc Jud, op. cit., sv etrog
3 Sources : ENC JUD, op. cit., s.v. Calabria et Sicilia, qui donne les références suivantes : DITO O., Storia calabrese e la dimora degli ebrei in Calabria del sec V alla seconda metà del sec XVI, 1916; FERRELLI N., Ebrei nell'Italia meridionale dall'eta Romana al secolo XVIII, 1915; CHIAVI A., Gli Ebrei in Venezia e nelle sue colonie, 1893.
4 Dans la tradition juive hassidique, il n'y avait pas de cédrats au Moyen-Orient lorsque Moïse en prescrivit l'usage rituel. Un messager fut alors transporté en Calabre d'où il rapporta le cédrat qui y poussait déjà, selon la tradition transmise par le Rabbi Chneor Zalman au XVIII° siècle (qui nous a été rapportée par le rabbin Pinson). Une introduction précoce du cédrat peut-être mise en relation avec la présence des Juifs dans les colonies antiques, dont atteste PHILON (Contre Flaccus, 46) : "Dans certaines [régions], ils [les Juifs] sont arrivés en colonie officielle, dès la fondation, pour complaire aux fondateurs."
5 RISSO, op. cit.
6 Sources: ENC. JUD., op. cit., s.v. Corsica; GALETTI J-A, Histoire illustrée de la Corse..., Paris, 1863. Station INRA de San-Giuliano, et TOLKOWSKY S., JPOS, 8-1928, publié en 1936 à Tel-Aviv, qui demeure l’ouvrage de référence en la matière. Galetti fait aussi état de la vive concurrence qui oppose alors les Corses et les Génois sur le marché des fruits rituels. On a répertorié en Corse 3 variétés de cédrats : - la première est la variété “diamante”, la plus suspecte au point de vue rituel (bien que les terroirs calabrais porte son nom), et qui semble avoir été introduite récemment d’Italie pour les industries de la liqueur et de la confiserie. - la seconde variété dénommée “etrog” n’est plus cultivée mais a été conservée par l’INRA. Comme son nom l’indique, il semble s’agir d’un fruit rituel, introduit de Palestine au siècle dernier probablement par des botanistes. - la dernière variété, appelée “cédrat de Corse” est la plus ancienne. Elle présente la particularité rare d'être encore cultivée “franc de pied” (sans greffe).





page suivante (2/2)


[ Retourner à la catégorie Des fruits et des hommes | Retour vers l'index ]

Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2004-2014 - 8736909 visites uniques depuis le 26/11/2004, 1821 aujourdhui et 34 actuellement.
Mention légales - Contact - Sites partenaires : Gardenbreizh | Photosynthese